Denis Badré
Le blog du Sénateur des Hauts-de-Seine
Discours de clôture, colloque au Sénat sur le 20ème anniversaire de la Voie balte
Salle Clémenceau, Sénat

Salle Clémenceau, Sénat

Voici le discours prononcé lors de la clôture du colloque “La Voie balte: trois pays main dans la main, Estonie, Lettonie, Lituanie, 1989-2009” organisé au Sénat, le 8 septembre 2009.

Vous pouvez accéder au compte-rendu de ce colloque en cliquant sur les liens suivants:

- Première table ronde: “1989: la Voie balte - origines, réalisation et conséquences”

- Deuxième table ronde: “1989-2009: vingt ans après la Voie balte: accomplissement et perspective?”

Madame le Président, Monsieur le Président,

Madame la Vice-présidente,

Messieurs les ministres,

Madame et Messieurs les ambassadeurs,

Mes chers collègues,

Chers Amis, ce que nous venons de partager m’autorise à m’adresser de cette manière à chacun d’entre vous-

Nous venons de vivre un après-midi exceptionnel, placé sous le signe d’une réalité : l’Histoire est écrite par des peuples qui peuvent avoir le dernier mot contre les pires totalitarismes.

Soyez-en tous remerciés ! Par vos témoignages, vos interventions, vous nous avez en effet permis de revivre les étapes pleines de sens du retour de l’Estonie, de la Lettonie et de la Lituanie vers la Liberté et l’indépendance, puis vers l’adhésion à l’Union européenne. Je veux donc saluer tous les intervenants, et dire  notre profonde reconnaissance à nos amis estoniens, lituaniens et lettons qui ont bien voulu commémorer et fêter avec nous ces événements dont la portée nous dépasse tellement.

La Voie balte, dont nous célébrons le vingtième anniversaire, a frappé les esprits et les cœurs ! Le Président Landsbergis ne disait-il pas à l’instant : « La Voie balte est dans nos cœurs » ? L’émotion que nous avons éprouvée d’emblée lors de la projection du superbe film qui l’évoquait n’a cessé d’être présente, au fil des témoignages.

La Voie balte  marque désormais notre Histoire. Cela a été dit et personne ne peut le contester: cette extraordinaire  manifestation populaire, qui a mobilisé près de deux millions de personnes sur les sept que comptaient alors les trois Pays baltes, a contribué aux « retrouvailles » des « deux Europe », cruellement séparées par la folie des totalitarismes durant plus de quarante années. C’est un engagement humain qui l’a rendue possible. C’est l’engagement général de vos trois peuples qui a donné le ton aux retrouvailles  de  « tous les Européens ». J’aimerais qu’on s’en souvienne chaque fois qu’on parle de l’Europe des peuples et des citoyens…Je tiens, à cet égard, à dire  ici combien j’ai trouvé émouvante la commémoration au ton si juste qui en fut faite sur place, dans vos trois pays, le 23 août !

Permettez-moi ici d’adresser en votre nom un message d’amitié spécialement ému et chaleureux à Mme Sandra Kalniete, M. Mart Laar et à M. Vytautas Landsbergis, qui furent les pionniers de cette aventure et qui ont tant contribué depuis à tisser de nouveaux liens d’amitié avec la France.

Je remercie aussi pour leur présence Madame Irena Degutiene, Vice-présidente du Parlement lituanien, Mme Ene Ergma, Présidente du Parlement estonien, qui connaît désormais bien notre Sénat, et M. Gundars Daudze, Président du Parlement letton, que nous avons eu tellement de plaisir  à rencontrer, lors de la visite que nous avons faite à Riga, avec mes collègues Jacques Legendre et Bertrand Auban, il y a quelques semaines.

Merci enfin à Michel Foucher et Jean-Dominique Giuliani d’avoir animé nos deux tables rondes avec  le talent, la hauteur de vue et les convictions européennes que nous leur connaissons.

Lorsque les trois ambassadeurs - M. Karklins, M. Cekuolis, (encore à Paris à ce moment-là), et M. Rava - nous ont sollicités pour accueillir ce colloque, nous avons accepté avec un grand enthousiasme ! J’ai simplement regretté de ne pas en avoir pris l’initiative avant eux…Pourquoi avons-nous accepté ? Au nom des liens qui rapprochent nos pays bien sûr, mais aussi parce que c’est une chance pour nous, Français, de pouvoir ainsi participer  à la célébration de cet évènement chargé de sens. L’élan en faveur de la démocratie et de la liberté, sur lequel il est centré, est au cœur de ces valeurs qui ont permis l’impensable réconciliation franco-allemande et qui fondent la construction européenne. En France et dans les pays fondateurs de l’Union européenne, ces valeurs semblent aujourd’hui  malheureusement, banales, voire définitivement acquises. Merci donc de nous donner l’occasion de les remettre à l’honneur, et de revenir sur leur signification. Merci aussi de nous permettre de redire au passage combien elles sont fragiles et vulnérables. On ne le fera jamais trop… .

Bronislaw Geremek l’avait d’ailleurs bien perçu… Lors d’une communication prononcée en séance publique devant l’Académie des sciences morales et politiques, le 17 mai 2005, il disait : « Parler de la mort de la nation ou de son anéantissement passe pour une phrase creuse aux yeux d’un Occidental, car s’il peut concevoir l’extermination, l’assujettissement ou l’assimilation lente, l’anéantissement politique survenant du jour au lendemain n’est pour lui qu’une métaphore grandiloquente. Alors que pour les nations d’Europe de l’Est, c’est une réalité tangible. »

Considérée comme une utopie pendant plus de quarante ans, la réunification de l’Europe  est d’abord le fruit de VOS combats. Ce colloque permet de le rappeler à nos mémoires souvent paresseuses, défaillantes ou imprécises.

De nombreux  facteurs se sont conjugués pour  la libération des pays de l’Europe centrale et orientale, cette libération dont la manifestation la plus  éclatante aux yeux du monde reste la chute emblématique du Mur de Berlin, dans la nuit du 9 au 10 novembre 1989.

Le virage politique pris par Mickaël Gorbatchev y est pour beaucoup évidemment : il a signifié clairement que  l’étau soviétique pouvait être desserré. Cela rendait non complètement impossible un Mouvement que vous avez fondé…

Bien plus tôt, en effet, et beaucoup plus profondément les mouvements de résistances populaires, apparus  régulièrement  dans les pays sous domination soviétique, sans d’ailleurs que nous puissions beaucoup les soutenir,  ont joué un rôle décisif. Ils marquaient une réalité : Il y aura toujours des femmes et des hommes pour refuser l’inacceptable, pour résister aux oppressions et aux totalitarismes !

J’évoque aussi, un peu plus que pour mémoire, la véritable « provocation » que constitua l’audacieuse visite de Jean-Paul II en Pologne en 1979.

Mais venons-en à cette année 1989 qui  fut déterminante : en Pologne avec l’accession au pouvoir de Solidarnosc dès le mois  de juin [1]. En Hongrie avec le pique-nique pan-européen du 19 aoùt qui a ouvert une brèche dans le rideau de fer, par laquelle  plusieurs centaines d’Allemands de l’Est passent en Autriche [2].

Le 23 août, enfin, la Voie balte unit, main dans la main, sur plus de 600 km, les peuples baltes à travers l’Estonie, la Lettonie et la Lituanie. Cela a été dit, ce jour avait été choisi pour rappeler le funeste pacte Molotov-Ribbentrop du 23 août 1939, expression achevée du cynisme des totalitarismes qui ont si cruellement frappé vos peuples. Le 23 août, ceux-ci montraient qu’ils étaient les plus forts et qu’ils pouvaient avoir le dernier mot, même à mains nues.  A cet égard, je n’oublierai personnellement jamais la visite que j’ai pu faire du musée de l’occupation de Riga…

Souvenons-nous aussi que le chemin vers la liberté fut encore long pour vous : deux ans ! Vos pays avaient été intégrés de force dans l’Union soviétique.  Pour celle-ci, il ne pouvait être question de leur rendre leur liberté…

C’est au cours de cette trop longue période, fin 1990, qu’une délégation de parlementaires baltes fut reçue au Sénat, à l’initiative de mon ami, Claude Huriet,  alors que les règles de la diplomatie officielle leur fermaient tout contact avec nos « autorités gouvernementales ». Ce fut l’origine du Groupe d’amitié que j’ai le très grand honneur de présider …

Ces événements, pierres fondatrices de la reconquête de votre indépendance, ont suscité une joie profonde à travers toute l’Europe, parce que votre liberté c’était la victoire de la démocratie et du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes et la condamnation de l’oppression et du totalitarisme soviétiques.

Ces évènements ouvraient aussi la voie à la réunification du continent européen qui sera consacrée quinze années plus tard, le 1er mai 2004, lors de votre entrée, en même temps que les autres pays d’Europe centrale et orientale, au sein de l’Union européenne.

J’ai pour ma part regretté que cette réunification de l’Europe n’ait pas été mieux fêtée. Pas plus de fête, d’ailleurs, en 2004 qu’en 1989. C’était pourtant u extraordinaire à plus d’un titre !

Extraordinaire pour vos trois pays tout d’abord, qui réalisaient leur aspiration à la liberté et l’avènement d’une démocratie solidaire et ouverte sur le monde.

Extraordinaire pour l’Union Européenne, qui réalisait un de ses rêves les plus chers : réconcilier et unifier le continent, et faire de l’Europe géographique une Europe économique, sociale et politique. En ce domaine, il nous reste des étapes très importantes à parcourir, comme l’élargissement de la zone euro ou la consolidation d’une véritable politique étrangère et de sécurité commune. Notre débat nous amena évidemment également à citer les problèmes de l’énergie…Nous avons également rappelé les défis que nous devons relever dans les bassins de la Méditerranée ou de la Baltique, notant que c’est à 27 qu’ils devront l’être. Mais je pense ici, d’abord à la ratification du Traité de Lisbonne, étape que nous franchirons ensemble dans un avenir proche, je l’espère. Nos aurions peut-être dû inviter des Irlandais à partager cette journée. Ils auraient sans aucun doute renouer avec le « sens » de la construction européenne, et compris qu’il ne fallait pas se tromper de combat !

Extraordinaire, enfin pour la France, qui voyait la possibilité de consolider institutionnellement les relations d’amitié qui ont toujours rendu nos peuples si  naturellement « complices ».

Votre présence dans l’Union européenne signifie aujourd’hui que VOS combats, VOTRE histoire, sont bien NÔTRES, constitutifs de l’histoire commune de tous les Européens, essentiels dans la mémoire européenne. Ils sont cette « part d’Europe » que vous nous apportez et sans laquelle l’Europe ne serait pas vraiment elle-même. C’est à ce titre qu’ils doivent prendre rang dans les manuels d’Histoire de tous nos pays.

L’inscription de la Voie Balte, le 30 juillet dernier, au registre de la « Mémoire du Monde » de l’UNESCO a mis en évidence sa portée universelle. Elle l’a consacrée comme symbole de liberté et de démocratie dans le Monde. Et c’est juste !

Dans votre long cheminement vers l’indépendance et vers l’Union européenne, vous nous avez rappelé la valeur du droit des peuples à porter eux-mêmes leur destin. Alors que nous tentons de construire l’Europe politique, votre mémoire, vos combats, permettent aux pays fondateurs de l’Europe de revenir aux sources du projet européen, à l’essentiel en somme…

La « Part d’Europe » que vous apportez à l’Union, c’est votre potentiel de croissance qui peut soutenir nos économies fatiguées. Vous payez  ceci au prix fort en étant plus durement frappés par la crise. Vos difficultés doivent être considérées comme nôtres et la solidarité de l’Union doit s’exprimer.

Cette « Part d’Europe », c’est aussi une manière de voir la vie spécialement attachante. Quelle place prennent chez vous les chants populaires et les fleurs ! C’est cette « manière » qui a donné le ton et assurré le succès de la Voie balte…

Votre « Part d’Europe », c’est bien d’abord la Voie balte . C’est le plus beau cadeau que vous pouviez faire à l’Europe ! Vous nous ramenez à l’essentiel…

Je fais le vœu aujourd’hui que votre courage soit pour l’Europe porteur d’Espérance. Je souhaite que cette amitié spontanée et ces élans de cœur qui unissent nos pays se renforcent au sein de notre Grande Union Européenne.

Je souhaite que l’Europe sache rester fidèle à la Voie balte

Je vous remercie


[1] Fédération de syndicats, fondée le 31 aout 1980 par Lech Walesa. Sa légalisation en avril 1989 lui a permis de participer aux élections législatives en juin et d’y triompher à la Diète et au Sénat, ce qui a déclenché une avalanche de révolutions pacifiques anti-communistes en Europe centrale et orientale. Le 24 août, un gouvernement de coalition mené par Solidarność est formé. Le 9 décembre 1990, Lech Wałęsa est élu Président de la République polonaise au suffrage universel.

[2] Evénement commémoré le 19 août 2009, par le Président hongrois, Laszlo Solyom, et la Chancelière allemande, Angela Merkel.

1 Comment to “Discours de clôture, colloque au Sénat sur le 20ème anniversaire de la Voie balte”

  1. [...] Jean Dominique Giuliani invita ensuite Denis Badré à clôturer ce colloque. Pour accéder au discours de clôture, cliquez ici. [...]

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