discours prononcé le 8 mai
Nous sommes au cœur des vacances dites de printemps. Nos concitoyens sont nombreux à profiter de ces journées pour trouver un repos auquel ils peuvent aspirer en ces temps difficiles. Et nos scolaires ne sont pas là, pas plus qu’ils ne pouvaient être avec nous le 28 avril et qu’ils n’y seront le 11 novembre, toujours pour cause de congés…
Cela nous prive beaucoup, car remplir notre devoir de mémoire c’est d’abord rendre son exercice durable, c'est-à-dire veiller à ce que les plus jeunes prennent le relais. Je vous rassure tout de même. Comme le Président Le Norcy et plusieurs de nos responsables enseignants, toujours très actifs, nous y sommes plus attachés que jamais. Et je peux vous dire que nos enfants nous préparent de belles surprises pour le 18 juin.
Il n’empêche : le beau symbole qu’offre l’hymne européen chanté en allemand par de jeunes écoliers français va nous manquer… Le 8 mai comme le 11 novembre, nous faisons en effet depuis longtemps le choix de célébrer le retour de la paix bien plus que la victoire des uns sur les autres.
Nous commémorons le retour d’une paix qui, en 18 comme en 45, fut conquise par les armes, mais qu’il restait à construire... En 18, malgré les efforts acharnés des Briand, Stresemann ou Kellog, les nationalismes, ancrés sur les ruines de la guerre et attisés par les humiliations nées des traités de paix, firent prospérer les pires totalitarismes et nous jetèrent très vite dans un nouveau conflit généralisé.
Cette amère expérience ayant, au moins, servi de leçon, en 45 et dans les années qui suivirent, la sagesse, la clairvoyance, l’audace et la volonté politique d’hommes d’Etat exceptionnels prévalurent.
Pour être justes, notons que l’aide apportée par le Plan Marshall contribua à ce que la sortie de guerre soit moins catastrophique qu’elle aurait pu l’être. Cet appui, concret et massif, offert à l’ensemble des belligérants de la veille était inespéré pour les pays de notre vieux continent. Au demeurant, l’opération n’était pas mauvaise pour les Etats-Unis dont elle dopait l’économie et qui fidélisaient de futurs « clients ». Et puis, elle enracinait l’Alliance atlantique…
Ne sous-estimons pas non plus le rôle joué par Churchill qui, ayant sans doute conservé en mémoire l’idée d’union franco-britannique jetée in extremis en pleine tourmente le 17 juin 40, se dépensa sans compter pour le succès du Congrès de La Haye et la naissance du Conseil de l’Europe.
Le couple franco-allemand était encore en devenir bien incertain. La guerre froide s’installait. La Grande-Bretagne était disposée à jouer les bons offices entre les Etats-Unis et l’Europe, sinon à porter la construction d’une Europe vraiment unie…
C’est dans ce contexte que, sur une inspiration de Jean Monet, le 9 mai 1950, dans le Salon de l’horloge du Quai d’Orsay, Robert Schuman put officiellement poser la première pierre de ce qui devait, selon ses propres termes, « par des réalisations concrètes, créer des solidarités de fait », pour devenir notre Union européenne.
Cinq ans et un jour après le 8 mai 45, l’idée de paix durable prenait corps !
Et aujourd’hui, nous pouvons célébrer conjointement les deux anniversaires du 8 mai 45 et du 9 mai 50, tant les deux évènements sont liés.
C’est bien en France qu’a démarré l’aventure visant à construire une Europe de la paix. Ce fut le choix de notre nation, pas du tout évident mais tellement porteur de sens et d’avenir. Nous le devons, avant tout, à l’engagement et aux sacrifices de si nombreux Français, civils ou militaires, combattants libres ou résistants de l’intérieur, qui, à travers d’indicibles épreuves, dans nos villes et dans nos villages, dans nos maquis, dans les camps de déportations, à Londres, à Koufra, à Monte Cassino, à Sainte-Mère –Eglise ou à Saint Raphaël, à Strasbourg et à Colmar, ne cessèrent jamais de croire en la France éternelle, et au retour de la paix dans la liberté.
Nous le devons au Général de Gaulle et à sa capacité à ne céder devant aucun obstacle pas plus à Londres en 40 qu’à Anfa en 43 ou en tant d’autres circonstances, et encore en 45 lorsqu’il obtint que la France soit officiellement présente, à Berlin, pour recevoir la capitulation de l’Allemagne nazie.
Lorsqu’il y a quelques semaines le prix Nobel de la paix fut décerné à l’Union européenne, certains esprits chagrins ou sceptiques, boutefeux ou démolisseurs, ont marqué leur désapprobation, considérant que tant qu’il existait des conflits sociaux on ne pouvait parler de paix, semblant ignorer que l’Europe est confiée à chacun de nous et que pas plus que l’euro elle n’est responsable de la crise. Sa construction n’est pas achevée ? A nous de la poursuivre…
D’autres ont trouvé juste le choix du jury Nobel, considérant qu’elle avait réussi à protéger de la guerre l’espace de l’Union.
Je souhaite, pour ma part, aller plus loin en saluant l’idée que l’Europe est « primée » non seulement pour avoir « fait » la paix chez elle et pour tenter d’y contribuer ailleurs, mais parce que, dans son principe, elle « est » paix. Robert Schuman a lancé l’idée que « pour construire une paix durable, il faut apprendre aux hommes à travailler ensemble ». C’est en les mobilisant sur un projet socio-économique commun que l’Europe sert réellement la paix et les valeurs. C’est cette intuition que le monde perçoit, un monde tourmenté qui « attend » beaucoup de l’Europe et pas seulement qu’elle envoie des renforts dans les zones en difficultés, mais qu’elle continue à progresser sans défaillance sur la voie ouverte par Schuman. Le monde attend qu’elle soit « l’Europe sensible au cœur » dont parlait Pierre Uri, « le signe d’Espérance » qu’y voyait Vaclav Havel.
Alors que nous commémorions le sacrifice des déportés, la semaine dernière, j’insistais sur les raisons profondes pour lesquelles rien, jamais, ne peut justifier qu’on joue avec le couple franco-allemand, symbole même de cette Union européenne, conçue comme « pardon et promesse ». J’ajoute simplement aujourd’hui, à ce sujet, que, le 28 juin, cela fera 50 ans que Kennedy lança son fameux « Ich bin ein Berliner ! » aux prisonniers du totalitarisme soviétique et du Mur de Berlin. Depuis, le Mur est tombé et l’Europe a pu renouer avec son espace… La formule de Kennedy peut être parfaitement actualisée. Français ou Allemands, ne sommes-nous pas, désormais, tous des Berlinois ? C’est finalement cela, mais tout cela, que nous devons dire au monde…
C’est bien d’abord avec notre cœur que nous devons mesurer le prix de toutes les souffrances subies pendant la guerre et que nous pouvons comprendre ce que représentent, par conséquent, le 8 mai 45 et le 9 mai 50. La construction européenne ne peut être poursuivie à reculons. Français et Allemands savent mieux que quiconque ce que réconciliation veut dire… Amicalement et irréversiblement unis désormais, il leur est donné de porter, au premier rang mais en se gardant de toute arrogance, avec les autres nations de l’Union, la promesse de construction d’une Europe de paix et de liberté.
C’est avec notre cœur et notre reconnaissance que nous allons observer une minute de silence en pensant à toutes les victimes des conflits qui endeuillèrent notre continent et faillirent le mener à sa perte. En pensant en particulier à ceux dont les noms sont cités sur notre monument aux morts. C’est devant eux que nous sommes comptables du « pardon » comme de la « promesse » qui sont la marque indélébile de la construction européenne.
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